Écrire a longtemps été pour moi une manière de chercher. Non pas de chercher des réponses, mais plutôt de m’approcher des questions qui persistent. Celles qui résistent au temps, qui se déplacent d’un livre à l’autre, qui changent de forme sans jamais disparaître complètement. Lorsque je regarde mon parcours aujourd’hui, j’ai l’impression que chacun de mes projets est né de cette même impulsion : tenter de comprendre ce qui nous transforme et ce qui nous relie.
J’ai d’abord étudié en dramaturgie avant de me consacrer davantage à l’écriture. Cette formation a profondément influencé mon rapport à la création. J’y ai développé une attention particulière au rythme, à la parole et à la présence. Encore aujourd’hui, lorsque j’écris, je demeure sensible à la musicalité d’une phrase, à sa respiration, à la manière dont elle habite l’espace de la page. Mon travail se nourrit également d’autres disciplines artistiques. Au fil des années, j’ai eu l’occasion de collaborer avec des créatrices et créateurs issus des arts visuels, des arts numériques et des arts de la scène. Ces rencontres ont élargi ma manière de penser la littérature et m’ont appris qu’un texte peut parfois poursuivre son existence bien au-delà du livre. Depuis 2021, je partage aussi mon expérience de la littérature dans un contexte pédagogique. Aujourd’hui, je poursuis un baccalauréat en enseignement à l’Université de l’Ontario français dans l’espoir de transmettre à mon tour mon amour de la littératie. Cette démarche s’inscrit naturellement dans mon parcours d’autrice : qu’il s’agisse d’écrire, d’enseigner ou d’animer des rencontres littéraires, je suis animée par le même désir de faire circuler les histoires, les mots et les imaginaires.
La poésie occupe toutefois une place particulière dans ma pratique. Elle représente un espace de liberté que je retrouve difficilement ailleurs. Dans un monde où tout semble devoir être expliqué, justifié ou rentabilisé, la poésie m’autorise à demeurer dans l’incertitude. Elle accueille les contradictions. Elle accepte les zones floues. Elle me permet d’explorer ce qui échappe aux discours rapides et aux réponses toutes faites.
Mon premier recueil, Parmi celles qui flambent, publié en 2021 aux éditions Les Herbes rouges, s’intéressait déjà à la transformation. J’y explorais notamment la violence exercée sur les corps et les imaginaires des femmes. Je cherchais alors à comprendre comment transformer ce feu destructeur en une force capable de créer autre chose. À cette époque, j’écrivais souvent en marchant. Les poèmes naissaient sur des bancs de parc, dans des carnets transportés partout avec moi. Chaque texte me semblait constituer une étape d’un long déplacement intérieur, une tentative de trouver un lieu où prendre racine.
Cette question de la transformation s’est poursuivie dans L’épingle filante, mon deuxième recueil de poésie, publié en 2024. Si le premier livre s’intéressait davantage à la métamorphose de soi, le second est né de l’apparition d’une autre vie : celle de mon enfant. La maternité a bouleversé ma perception du monde, mais aussi ma manière d’écrire. Elle m’a confrontée à des sentiments contradictoires d’une intensité que je n’avais jamais connue auparavant.
L’épingle filante explore l’accueil d’un enfant dans un monde traversé par les crises et les incertitudes. Il s’agit d’un livre sur l’amour, bien sûr, mais aussi sur cette étrange tension entre l’émerveillement que suscite une nouvelle vie et la difficulté d’habiter une époque où l’avenir semble parfois se rétrécir sous nos yeux.
Le fil rouge du recueil repose notamment sur les images du textile, de la couture et du raccommodage. Ces gestes m’intéressaient parce qu’ils permettent de réfléchir à ce qui nous constitue. Nous héritons de récits, de blessures, de désirs, de peurs et d’espoirs transmis par celles et ceux qui nous précèdent. Nous portons ces héritages comme une étoffe dont certaines coutures sont visibles tandis que d’autres demeurent enfouies sous la surface. Écrire ce livre revenait, en quelque sorte, à suivre ces fils.
Cette réflexion sur la maternité m’a également amenée à questionner certaines représentations profondément ancrées dans notre imaginaire collectif. La figure de la mère parfaite demeure omniprésente et pourtant impossible à atteindre. J’avais envie d’écrire depuis un lieu plus complexe, plus sincère, plus vulnérable, où les joies cohabitent avec les doutes, où l’amour immense pour un enfant n’efface ni la fatigue ni les inquiétudes. La poésie me semblait le lieu idéal pour accueillir ces paradoxes sans chercher à les résoudre.
Au fond, ma démarche artistique est traversée par un désir constant de créer des liens. Des liens entre l’intime et le collectif. Entre le corps individuel et le corps social. Entre l’expérience personnelle et les questions plus vastes qui traversent notre époque. Lorsque j’écris, je tente de dépasser les frontières du moi pour rejoindre quelque chose de plus grand. Peut-être est-ce une façon de me rappeler que nous faisons partie d’un ensemble plus vaste que nous-mêmes?
Depuis quelques années, cette réflexion prend une résonance particulière dans ma vie. En m’installant en Ontario, j’ai découvert une communauté littéraire francophone dynamique et accueillante. J’ignorais alors quelle place j’y trouverais. Peu à peu, grâce aux rencontres, aux collaborations et aux projets artistiques, j’ai appris à habiter cet espace et à y inscrire ma voix.
Cette réalité me touche d’autant plus qu’elle fait écho à mon histoire familiale. Mon arrière-grand-mère, née à Hawkesbury, n’a pas eu la possibilité d’apprendre à lire et à écrire en français durant son enfance. Plus tard, en observant ses enfants fréquenter l’école francophone, elle a elle-même apprivoisé les lettres. Je pense souvent à elle lorsque je réfléchis à la place de la langue française en contexte minoritaire. Son histoire me rappelle que la langue est à la fois un héritage fragile et une forme de résistance.
C’est pourquoi le fait d’être finaliste au Prix Trillium de poésie revêt pour moi une signification profondément émotive. Cette reconnaissance dépasse largement ma personne ou même mon livre. Elle représente d’abord l’accueil généreux d’une communauté littéraire à laquelle je me sens désormais liée. Elle témoigne aussi de la vitalité de la création francophone en Ontario et de l’importance de continuer à faire entendre nos voix.
Lorsque je pense à mon arrière-grand-mère qui a appris à lire dans sa langue maternelle en observant ses enfants, je mesure le chemin parcouru. Aujourd’hui, je me retrouve à écrire, publier et partager de la poésie en français près de Toronto, au cœur d’un environnement majoritairement anglophone. Cette continuité me semble à la fois improbable et profondément belle.
Recevoir le Prix Trillium constituerait évidemment un immense honneur. Mais au-delà de la reconnaissance, il représenterait surtout une invitation à poursuivre ce dialogue que j’essaie d’ouvrir à travers mes livres : un dialogue entre les générations, entre les expériences individuelles et les réalités collectives, entre les blessures du présent et les formes d’espoir qui persistent malgré tout.
Car c’est peut-être cela, au fond, qui anime mon écriture : la conviction qu’il demeure possible de tisser des liens. Poème après poème. Fil après fil.
La cérémonie de remise du Prix Trillium est prévue pour le 10 juin 2026.