De la racine aux feuilles : À l’UOF, la recherche éclaire la Francophonie à l’ère des algorithmes

Dans le cadre de la Semaine de la francophonie de Toronto, l’Université de l’Ontario français (UOF) a accueilli le 25 mars, une conférence qui invitait à dépasser la simple célébration pour entrer dans une réflexion plus fondamentale. Intitulée « Quand les algorithmes regardent ailleurs », la conférence a réuni la Professeure agrégée Hela Zahar, chercheure, et responsable du pôle d’études et de recherche en cultures numériques, ainsi que Steve Kawe, auxiliaire de recherche et étudiant finissant du baccalauréat en communication et médias numériques, autour d’une même question : comment les algorithmes transforment-ils notre rapport à la culture ?

Penser la culture à l’ère algorithmique

Dans une première partie, Professeure Hela Zahar a proposé un cadre de lecture clair pour comprendre les impacts des transformations algorithmiques sur la culture. Elle a rappelé que les algorithmes ne sont pas exempts de neutralité. Ils organisent la visibilité, influencent la circulation des contenus et participent à la manière dont certaines cultures émergent tandis que d’autres restent en marge. Observer la culture à travers l’intelligence artificielle, c’est accepter de regarder une culture déjà filtrée, déjà structurée par des logiques invisibles.

Pour imager cette réflexion, l’intelligence artificielle générative a été présentée comme un arbre. Le sol correspond aux données d’entraînement, les racines aux modèles qui structurent l’IA, le tronc à l’interaction avec l’utilisateur, et les feuilles aux contenus générés. Cette analogie permet de comprendre que ce que l’on voit, les contenus générés, les récits diffusés, ne sont que la partie visible d’un système beaucoup plus complexe. De la racine aux feuilles, tout est lié.

La réflexion dépasse le constat critique. L’utilisation de l’intelligence artificielle dans un contexte socioculturel ouvre des perspectives significatives pour la création et la diffusion des contenus culturels. Elle permet d’explorer de nouvelles formes d’expression et d’élargir les espaces de visibilité. L’exemple concret présenté avec le film Les sœurs Desloges - rebelles de la francophonie ontarienne (2025), co-créé avec l’IA générative et produit par Renée de Sousa, puis diffusé sur la chaîne YouTube de TFO, illustre comment l’intelligence artificielle peut être mobilisée pour raconter des récits francophones autrement. Mais ces avancées posent aussi un

défi important pour les communautés francophones en contexte minoritaire, dont la présence dépend désormais de leur capacité à s’inscrire dans ces systèmes.

 
Le terrain : une francophonie face aux logiques algorithmiques

Dans une seconde partie, Steve Kawe a présenté les résultats empiriques, apportant une dimension plus pragmatique à la réflexion. À partir d’un travail de terrain mené auprès d’acteurs du milieu culturel franco-torontois, la recherche met en évidence un écart entre la richesse des pratiques culturelles et leur visibilité dans les environnements numériques. La francophonie en contexte minoritaire fait donc face à une forme de « minorisation algorithmique ».

Autrement dit, la faible masse critique de contenus francophones limite leur visibilité dans les systèmes numériques. Les algorithmes, conçus pour optimiser l’engagement et la popularité, tendent à amplifier ce qui est déjà dominant. Ce phénomène bâtit, entretient un cercle néfaste, moins de visibilité engendre moins de circulation qui à son tour cause moins de reconnaissance accentuant ainsi progressivement le manque de visibilité. Mais le terrain révèle une scène culturelle riche, diversifiée, mais parfois fragmentée. Une francophonie qui existe, qui crée, mais qui peine encore à se rendre pleinement visible dans les logiques numériques actuelles.

Au fond, cette conférence met en lumière, une transformation plus large, celle de notre rapport à la culture à l’ère numérique. Les algorithmes ne se contentent plus de diffuser la culture, ils participent à sa construction. Ils influencent ce que nous voyons, ce que nous découvrons et ce que nous retenons. Dans ce contexte, la question n’est plus seulement de produire du contenu francophone, mais de penser sa place dans les systèmes qui structurent aujourd’hui l’espace public numérique. C’est précisément là que la recherche menée par la professeure Hela Zahar et Steve Kawe prend toute son importance. Elle donne des clés pour comprendre, analyser et, surtout, agir.

 
Pour une francophonie qui pense, qui analyse et qui s’adapte

Dans le cadre du Mois de la Francophonie, cette conférence rappelle que la francophonie se célèbre également par la réflexion critique ainsi que la production de savoir et d’innovations. À l’UOF, cette dimension est centrale. Elle se manifeste à travers des projets de recherche menés en contexte minoritaire, qui émergent au quotidien et s’inscrivent pleinement dans l’ADN de l’Université.

Dans un environnement où la masse de contenus francophones en contexte minoritaire demeure limitée, une question s’impose avec acuité : comment exister dans des systèmes qui fonctionnent par volume, par visibilité et par données ?

De la racine aux feuilles, c’est toute une manière de penser la francophonie qui se dessine. Une francophonie qui ne se contente pas d’exister, mais qui cherche à se comprendre, à se rendre visible et à évoluer dans un monde façonné par les algorithmes. Elle ne rejette pas l’intelligence artificielle. Elle apprend à la lire, à l’interroger et à l’utiliser, en tirant parti de ses avantages tout en restant consciente de ses limites.

 

Par Paule Véronique Fouda

Étudiante de 3e année en Communication et médias numériques et ambassadrice aux communications numériques.